Le récit du mariage du Prophète Muhammad avec Aïcha à l’âge de six ans circule depuis des siècles dans le monde musulman. Cette histoire, racontée à des millions d’enfants musulmans, suscite aujourd’hui de vives réactions tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la communauté islamique. Mais que savons-nous réellement de la véracité de ce récit ?
Une source unique et tardive
L’année 632 de notre ère marque la mort du Prophète Muhammad. Or, le récit du mariage avec Aïcha à six ans ne provient que d’une seule source : Hisham ibn ‘Urwa [wiki], né en 680, soit près de 50 ans après la mort du Prophète. Ce narrateur n’a donc jamais rencontré ni Muhammad ni Aïcha.
Hisham ibn ‘Urwa était le petit-fils d’Al-Zubayr ibn al-‘Awwam, lui-même marié à Asma, la sœur d’Aïcha. Cette proximité familiale explique pourquoi de nombreux hadiths concernant Aïcha suivent la chaîne de transmission : “Selon Hisham ibn ‘Urwa, selon son père ‘Urwa, selon Aïcha…”
Le problème de la crédibilité
En apparence, Hisham ibn ‘Urwa jouit d’une excellente réputation. Érudit respecté de Médine, il fut même le maître d’Imam Malik, fondateur de l’école malikite suivie par des millions de musulmans. Sur une échelle de confiance, il mériterait cinq étoiles.
Cependant, la science des biographies (‘ilm al-rijal) révèle une réalité plus nuancée. Les ouvrages spécialisés, comme le Siyar A’lam al-Nubala de l’Imam al-Dhahabi, rapportent qu’aucune critique ne fut formulée contre lui jusqu’à son départ pour l’Irak durant les dix dernières années de sa vie.
À partir de ce moment, les témoignages changent radicalement :
- Il se mit à raconter de nombreuses histoires
- Il prétendait avoir entendu des récits de son père qu’il n’avait jamais entendus (irsal du hadith)
- Même son illustre élève, l’Imam Malik, refusa d’accepter ce que les Irakiens rapportaient de lui
Cette période irakienne pose question : Hisham était-il sous pression politique ? Était-il manipulé pour créer des hadiths justifiant les actions de personnages puissants ? Était-il simplement affaibli par l’âge et la maladie alors qu’il allait vers ses 80 ans ?
Un cas unique qui aurait dû faire parler
Si ce mariage avait réellement eu lieu avec une enfant de six ans, il aurait constitué un cas absolument exceptionnel pour l’époque. Même si les mariages précoces existaient (vers 13-14 ans dans certaines familles royales en Europe et Asie), aucun autre exemple de mariage avant dix ans n’est documenté dans la péninsule arabique de cette période.
Un événement aussi extraordinaire aurait nécessairement suscité débats et controverses. Le Prophète avait des partisans dévoués, mais aussi des opposants farouches au sein même de sa tribu, les Quraych. Comment expliquer qu’aucune source contemporaine n’en fasse mention ? Comment croire qu’il ait fallu attendre 50 ans pour qu’un seul narrateur, sur le déclin de sa crédibilité, rapporte cette histoire ?
Un profil matrimonial contradictoire
L’analyse du parcours matrimonial du Prophète révèle un schéma très différent :
- À 25 ans, il épouse Khadija, une femme de 40 ans, divorcée et mère de deux enfants
- Cette union, considérée comme inhabituelle même à l’époque, dure 28 ans jusqu’à la mort de Khadija
- Après Khadija, il épouse Sawda, âgée d’environ 60 ans
Ce profil suggère une préférence marquée pour des femmes matures, souvent plus âgées que lui. Comment concilier ce comportement constant avec le récit d’un mariage avec une enfant de six ans ?
De plus, selon certaines sources, Aïcha aurait déjà été promise à un autre homme avant que le Prophète ne demande sa main. Si elle avait six ans lors du mariage avec Muhammad, quel âge avait-elle lors de cette première promesse ? Quatre ou cinq ans ? Une telle pratique n’avait aucun précédent dans la société arabe de l’époque.
Conclusion : un récit à réévaluer
Cette analyse révèle plusieurs faiblesses majeures du récit traditionnel :
- Une source unique : Hisham ibn ‘Urwa, seul narrateur de cette histoire
- Un témoin tardif : né 50 ans après les faits rapportés
- Une crédibilité compromise : le récit date de la période irakienne, lorsque sa fiabilité était contestée
- Une absence de contexte : aucun autre témoignage contemporain de cet événement extraordinaire
- Une contradiction : incompatibilité avec le profil matrimonial documenté du Prophète
Les limites des sources historiques de cette époque – absence de registres d’état civil, calendriers basés sur des événements plutôt que des dates fixes – rendent difficile toute certitude absolue. Néanmoins, l’approche scientifique exige que nous examinions ces récits avec rigueur, sans préjugés pour ou contre l’islam, mais en nous appuyant sur les documents disponibles et les méthodologies établies par les savants musulmans eux-mêmes.
Source pour comprendre comment Hisham ibn ‘Urwa était vu vers la fin de sa vie et lors de sa période irakienne.
Le livre de Al Dhahabin se trouve ici (volume 6) :
https://islamdoc.com/BIO-Siyar-A3lam-al-Noubala-Dhahabi/san06.pdf
Allez à la page 35 du PDF. La voici ci-dessous. Si vous ne lisez pas en arabe, donnez la page telle quelle a chatGPT et demandez une traduction :







